Et Dieu dans tout cela ?
Persécutions contre les chrétiens dans le Monde

Deux articles : 
- Inde, les violences anti-chrétiennes gagnent du terrain (Courrier International, juillet 2000)
- Une série d'articles parus dans le journal "Le Monde" daté du 14 février 2001
- Turquie : une dépêche AFP

Inde:

Les violences anti-chrétiennes gagnent du terrain

article publié par "Courrier International" du 13 au 19 juillet 2000, traduction d'un article de l'hebdomadaire indien "Outlook"

Malgré leurs dénégations, les responsables des principaux mouvements hindous orchestrent les attaques contre les chrétiens. Mais le parti hindouiste au pouvoir veut éviter un bain de sang.

LE CONTEXTE : La rencontre entre le Premier ministre Vajpayee et le pape Jean-Paul Il à la tin du mois de Juin 2000, à Rome, va-t-elle servir les Intérêts des minorités chrétiennes (2,3% de la population, 23 millIons de personnes, Issues pour partie des populations tribales, les adivasi [67 millions de personnes, 8% de la populationi, autochtones pré-aryens hors castes et souvent encore animistes, ce qui en fait l’enjeu des prosélytes hindous et chrétiens) en Inde? TelIe est la question que se pose The limes of India au lendemain d’un voyage qui s’apparente davantage à une visite de courtoisie qu’à une réelle volonté d’affirmer que l’inde est une démocratie et un pays qui défend les droits de l’homme”.

Jésus leur a dit : mes ennemis qui ne veulent pas faire de moi leur roi, ramenez-les ici et tuez-les devant moi”, saint Luc, chapitre XIX, verset 27. 11 ne s’agit pas de littérature chrétienne, mais de pamphlets [apocryphes] publiés anonymement par des groupes hindous extrémistes. "Conversion, massacre, asservissement et viol sont les principes de base du christianisme”, proclame l’un de ces petits livres en exhortant les fidèles à prendre les armes.
“Les Aryens ont le droit de tuer quiconque met leur vie en danger. Aryavarta (le pays des Aryens) a commencé une guerre contre le christianisme. Les criminels doivent quitter Bharatmata (l’Inde).”
Si c’est une guerre, c’est une guerre bien inégale. La vague de violence anti- chrétienne qui a commencé en 1997 dans les zones tribales des Etats du Gujarat et de l’Orissa déferle à présent sur le reste de l’Inde et frappe au hasard. Au cours du seul mois de juin 2000, un prêtre a été tué à Mathura, le cadavre d’un autre prêtre a été trouvé au Pendjab et cinq attentats à la bombe ont touché des églises dans les Etats de l’Andhra Pradesh, du Karnataka et de Goa. En avril et en mai, plus d’une vingtaine d’exactions ont été commises, traduisant une volonté d’intimider la communauté chrétienne.
Les chrétiens estiment que ces violences sont imputables à la montée au pouvoir du BJP [Parti du peuple indien, nationaliste hindou]. John Dayal, président de l’United Christian Forum for Human Rights, explique que “le BJP et le Sangh Parivar [organisation hindouiste] utilisent les violences conne les chrétiens afin de consolider leur électorat hindou “. Il y aurait ainsi une sinistre conspiration contre cette petite communauté. Les cadres du Sangh Parivar rejettent la faute sur les services secrets pakistanais (ISI), qui auraient cherché à attiser la haine entre chrétiens et hindous, et à nuire ainsi à la crédibilité du gouvernement [dirigé par A.B.Vajpayee, hindouiste modéré]. Le vice-président duVHP [Vishwa Hindu Parishad, le Conseil mondial hindou], Acharya Giriraj Kishore, développe cette thèse: “Le Pakistan est jaloux depuis que nos relations avec les Etats-Unis se sont améliorées. Il cherche à détruire le BJP et à défaire nos liens avec l’Occident.”
Tout en niant l’implication du VHP, Kishore affiche clairement son aversion pour les chrétiens. “En ce qui concerne le prosélytisme, les chrétiens sont pires que les musulmans. Bien sûr, vous en faites trop (il s’adresse au journaliste). Mais les chrétiens vont partout, profanent les dieux hindous et demandent aux tribus d’accepter Jésus. Les musulmans ont au moins le mérite de ne pas cacher leur hostilité, mais les chrétiens sont mielleux. Ils se prétendent inoffensifs alors qu’ils font tout pour détruire l’hindouisme. II existe une autre différence de taille :  les musulmans prétendent être plus nombreux qu’ils ne le sont, alors que les chrétiens assurent être sur le déclin, ce qui est un mensonge”, affirme-t-il.
Cette prétendue croissance de la communauté chrétienne est au coeur du problème. Elle est liée à la bataille pour l’Inde tribale, le dernier grand réservoir de voix potentielles pour le BJP. Les stratèges du RSS [Rashtriya Swayamsevak Sangh, la plus importante organisation ultranationaliste] et du BJP admettent que les gains électoraux phénoménaux réalisés dans les territoires du Bihar, du Madhya Pra desh et de l’Orissa sont dus au travail social effectué par le réseau RSS de Vanvasi Kalyan Kendras (centres sociaux pour les ethnies). Au départ, les cadres RSS s’implantent sur place, gagnent la confiance des autochtones, et la mobilisation politique s’ensuit. Mais, fréquemment, les activistes hindous trouvent des missionnaires enracinés dans ces zones. D’où l’augmentation des conflits. De plus, bien souvent, les chrétiens les plus radicaux ridiculisent les dieux hindous et aggravent la situation. “Les tribus sont plus susceptibles de se convertir Elles n’ont pas de conception bien définie de ce qu’est Dieu, et quand un chef rejoint la communauté chrétienne le village entier suit. Ce n ‘est pas de la conversion forcée. Ce qui m ‘inquiète, c’est que la violence s’étend au-delà des zones tribales. A présent les chrétiens sont en danger dans tout le pays”, estime le révérend Donald de Souza.
En outre, malgré les statistiques signalant un déclin de la population chrétienne, on affirme le contraire au sein des organisations hindoues. Kishore a même forgé une expression pour ces nouveaux convertis. “Ce sont des cryptochrétiens. ils dissimulent leur religion, mais se sont convertis. Ne soyez pas dupes. il y a beaucoup plus de chrétiens que ne l’affirment les chiffres officiels : ils se cachent dans des endroits où les médias ne vont jamais.”
Dans son dernier ouvrage, Harvesting our Souls : Missionaries, their Designs, their Claims [Chasseurs d’âmes, les missionnaires : desseins et prétentions], l’éditorialiste et ministre Arun Shourie écrit : “En Europe comme aux Etats-Unis, l’Eglise est en fâcheuse posture. Le nombre des fidèles a même baissé à Rome... Le besoin de se concentrer sur des pays comme l’Inde a augmenté.” Les idéologues du RSS rappellent également le discours du pape à Delhi l’année dernière : il avait appelé à la conversion en Asie. “Pour le troisième millénaire chrétien, dans ce vaste continent à la population considérable, nous allons faire une grande récolte de fidèles”, avait-il déclaré.
Les groupes extrémistes minori taires n’ont pas besoin des exhortations du RSS pour se livrer à des brutalités envers les chrétiens ; au contraire, un tel appel aux armes serait suivi d’un bain de sang. II est même probable que le BJP ait rappelé à l’ordre ses cadres. Mais il suffit d’un ou deux extrémistes pour faire beaucoup de dégâts. Et de fidèles partisans du VHP comme Kishore se répandent facilement en violences verbales contre les minorités. Malheureusement, certaines de ses recrues parlent avec leurs poings. Comme Shourie l’a démontré avec tant de persuasion dans son ouvrage, qui sème le vent récolte la tempête.

Une série d'articles parus dans le journal "Le Monde" daté du 14 février 2001

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Un rapport, avalisé par les Eglises en France, dresse la carte du monde des discriminations antichrétiennes.

Pilier de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), le droit à la liberté de manifester sa religion ou d’en changer est l’un des plus quotidiennement ignorés, bafoués, violés dans le monde. Les Nations unies et les organisations de droits de l’homme s’en alarment. A leur tour, la Fédération protestante de France, la commission Justice et Paix de l’Eglise catholique et l’ACAT (Action des chrétiens contre la torture) viennent de publier un rapport accablant sur les persécutions antichrétiennes dans le monde, sans ignorer les autres minorités opprimées, comme la secte Fa Lun Gong et les bouddhistes tibétains en Chine, ou les juifs et les bahais en Iran.

Longtemps limitées, au XXe siècle, à l’aire des pays marxistes, les discriminations antichrétiennes n’ont pas disparu avec l’effondrement des systèmes totalitaires. Elles sont aujourd’hui plus disséminées, masquées par des artifices constitutionnels, confondues avec d’archaïques guerres ethniques, sous-estimées dans les sociétés sécularisées et dans les Eglises elles-mêmes qui craignent de paraître "corporatistes" ou d’alimenter un sentiment d’hostilité à l’islam. C’est pourtant bien d’une persécution à grande échelle qu’il faut parler, même si le rapport français se garde de confondre les situations.

Dans les sept pays épinglés – la Chine, l’Inde, le Pakistan, le Vietnam, l’Iran, le Soudan, le Nigeria –, les persécutions antireligieuses s’inscrivent, à chaque fois, dans un contexte historique, politique, confessionnel différent. L’intérêt de ce rapport est de distinguer la responsabilité propre des Etats (Chine, Vietnam, Soudan, Iran) de celle de groupes extrémistes, comme le RSS (Corps national de volontaires hindous) en Inde ou le Jamaat-e-Islami (fondamentaliste sunnite) au Pakistan, puis de montrer la diversité des processus de persécution et leur aggravation récente.

Un processus politique d’abord. Depuis deux ans, sur fond de lutte contre les "cultes maléfiques" (qui font l’objet d’une loi répressive depuis octobre 1999), la Chine mène la guerre à la secte Fa Lun Gong, à la résistance tibétaine, aux autonomistes musulmans du Xinjiang, ainsi qu’aux nombreuses "Eglises domestiques" (clandestines) protestantes du Henan et catholiques dans le Hebei (autour de Pékin), dont les lieux de réunion sont détruits, les prêtres et les pasteurs arrêtés.

Au Vietnam aussi, les religions non enregistrées – Eglise bouddhiste unifiée, protestants évangéliques – sont illégales et persécutées. La répression s’intensifie contre des minorités ethniques gagnées au protestantisme, comme les Bahnars dans les hauts plateaux ou les h’Mong à la frontière du Laos et de la Chine.

Le nationalisme est au cœur des persécutions. L’Inde est un pays laïque et de Constitution démocratique, l’hindouisme, une religion de tradition tolérante. Mais depuis l’arrivée au pouvoir du parti nationaliste hindou BJP (Bharatiya Janata Party) en 1998, les musulmans et les chrétiens sont victimes d’organisations extrémistes proches du BJP. Des églises sont régulièrement plastiquées, des bibles brûlées, des prêtres assassinés. Deux cents incendies ont été recensés depuis 1998 dans les Etats du nord et du centre de l’Inde. Les nationalistes font du christianisme une menace étrangère pour la culture hindoue et l’identité du pays. Le rapport des Eglises françaises dénonce un partage de rôle entre le parti nationaliste au pouvoir "qui cherche à paraître modéré" et les groupes radicaux "qui mobilisent la jeunesse et organisent les attaques contre les chrétiens".

La persécution religieuse est aussi liée à des motifs ethniques. C’est le cas dans la poudrière du Nigeria, divisé entre les Haoussas au nord, islamisés depuis le XVIe siècle, les Yoroubas à l’ouest, partagés entre chrétiens et musulmans, les Ibos, de majorité chrétienne, au sud. Dans ce pays, dont la Constitution de mai 1999 garantit une totale liberté de croyance et où toute religion officielle est interdite, les affrontements confessionnels se multiplient. Depuis deux ans, la loi islamique (charia) gagne du terrain dans les Etats du Nord : Zamfara, Kano, Sokoto, Bauchi, Katsuna, Bornou, Kebbi, Kaduna, etc. Il s’ensuit des émeutes interreligieuses (1 500 morts chrétiens à Kaduna, il y a un an) parmi les plus graves depuis la guerre du Biafra et une insécurité totale dans tout le Nord-Nigeria, où les populations chrétiennes du Sud ont été attirées par la manne pétrolière. Face à la pression conjuguée de la Libye et de l’Arabie saoudite, la position des autorités de Lagos devient intenable : l’extension de la charia aggrave la discrimination religieuse ; une énergique condamnation enflamme les passions musulmanes.

Reste le cas de pays à religion officielle, comme l’Iran chiite où les confessions minoritaires (chrétiens arméniens ou chaldéens, musulmans sunnites, juifs, zoroastriens) bénéficient d’une reconnaissance théorique, à l’exclusion des bahais, dissidents de l’islam chiite et violemment persécutés. Mais leur activité est étroitement surveillée et confinée à leur seule communauté. Aucun enseignement, aucune traduction de la Bible n’est tolérée en dehors de la langue d’origine. Aucun mariage n’est possible entre musulman et non-musulman. Toute conversion d’un musulman au christianisme est passible de la peine de mort. Toute activité extérieure des confessions minoritaires est confondue avec le prosélytisme. L’accès aux emplois publics, à la justice, à l’armée, à l’université leur est interdit ou sévèrement contrôlé.

Ce rapport ne prétend pas à l’exhaustivité. Depuis des mois, les chrétiens de l’archipel des Moluques (Indonésie) sont attaqués par des commandos islamistes. Les militants engagés dans les luttes contre la pauvreté en Amérique centrale ou latine (comme les sept jésuites tués au Salvador en 1989 ou le père Burin des Roziers, avocat menacé de mort au Brésil) ne sont pas non plus cités ni les victimes chrétiennes des massacres en Algérie. Mais il a l’avantage de démontrer l’impunité des pays concernés et d’accréditer la thèse d’une montée planétaire des tensions ethnico-religieuses.

Henri Tincq

PAKISTAN : soixante-dix procès pour blasphème ont eu lieu en 1998 et 1999, en vertu d’une loi unique au monde qui sanctionne (jusqu’à la peine de mort) toute insinuation malveillante contre le prophète Mahomet ou le Coran. Cette loi sert à "régler des conflits personnels ou à satisfaire des rancunes", note le rapport français. Les enquêtes sont souvent bâclées, les avocats et les juges intimidés. Un juge de Lahore a été assassiné en 1997. Après la condamnation à mort d’un chrétien pour blasphème, en avril 1998, Mgr John Joseph, évêque de Faisalabad, s’est suicidé devant le tribunal de Sahiwal, le 6 mai 1998, pour attirer l’attention de la communauté internationale. Depuis, Rashid et Saleem Masih, arrêtés en juin 1999 après une altercation avec un commerçant à Pasroor (près de Lahore), ont été condamnés pour blasphème à une peine de trente-cinq ans d’emprisonnement.

INDE : les tensions s’aggravent sur la question des conversions. L’action des chrétiens en faveur des dalits (Indiens de basses castes) et des ethnies minoritaires (surtout animistes) est assimilée par les nationalistes hindous à des actes de prosélytisme. La majorité des chrétiens (60 %) sont des dalits à qui la conversion n’a pas donné d’avantages, puisque la politique de discrimination positive pour les basses castes (quotas en matière d’éducation et d’emploi) ne s’applique pas aux dalits chrétiens, pas plus qu’aux dalits musulmans d’ailleurs.

CHINE : dans des provinces qui ont durci leur législation religieuse (Zhejiang, Fujian), les chrétiens qui refusent d’adhérer à l’Association patriotique (catholiques) ou au Mouvement des trois autonomies (protestants) sont intimidés ou poursuivis.
La police ferme ou détruit leurs églises ou leurs temples (maisons ou appartements, d’où leur nom d’"églises domestiques"). Des évêques sont arrêtés : Mgr Han Dingxiang en décembre 1999 ; Mgr Jacques Su Zhemin, toujours en prison depuis 1997; Joseph Jiang en août dernier. En octobre 1999, la police a également arrêté le pasteur Li Dexian, confisqué les Bibles et menacé les fidèles de deux églises domestiques. Depuis un an, quatorze mouvements protestants ont été qualifiés de "cultes maléfiques" et leurs dirigeants arrêtés.

VIETNAM : des minorités protestantes régulièrement inquiétées. Soupçonnées d’hostilité au régime, des minorités ethniques comme les H’mongs – convertis au protestantisme dans les années 1980 grâce à des émissions diffusées dans leur langue depuis les Philippines – sont régulièrement inquiétées. Des policiers obligent les fidèles à payer des amendes et à signer des formulaires en langue vietnamienne, par lesquels ils renoncent à leur foi chrétienne. Des chrétiens H’mongs ont été récemment forcés à boire le sang de poulets sacrifiés, mêlé à l’alcool de riz, pour signifier qu’ils revenaient à leur culture traditionnelle.

IRAN : les deux communautés chrétiennes ne peuvent confesser qu’en arménien ou en syriaque. La Constitution permet aux chrétiens d’avoir trois députés (deux Arméniens, un Assyro-Chaldéen), mais les deux communautés chrétiennes ne peuvent officier ou catéchiser que dans leur langue, l’arménien ou le syriaque. Elles n’ont ni monastère ni séminaire, et la Bible ne peut être traduite dans la langue du pays. La Société biblique d’Iran a été supprimée en 1990, et 20 000 exemplaires de la Bible ont été confisqués.

SOUDAN : on évalue à 2,3 millions le nombre de personnes déplacées à la suite de la guerre contre la rébellion du Sud chrétien. Dans les camps de réfugiés, des ONG constatent que des chrétiens sont privés de nourriture. Les bombardements de villages, d’écoles, d’églises se poursuivent. Les milices proches du Front national islamique font main basse sur le bétail et les provisions, incendient les villages du Sud et réduisent femmes et enfants en esclavage. Plusieurs villages du Bahr el-Ghazal ont subi ce sort en mars 2000. Les enfants enlevés se voient imposer un nom arabe.

NIGERIA : au Zamfara, un Etat du Nord (10% de chrétiens) qui applique depuis peu la charia, la séparation des sexes est déjà obligatoire dans les écoles et les transports publics, ainsi que l’enseignement de l’islam à l’école, et les médias sont interdits aux chrétiens. "Nous sommes traités en citoyens de seconde zone", déplore un responsable anglican de Lagos, le révérend Peter Dambo. Trois semaines après la décision du président Obasanjo du 29 février 2000 de mettre un terme au développement de la charia et de revenir au code pénal antérieur, un voleur de vaches a subi au Zamfara une amputation de la main droite et des hommes ont été flagellés en public.

LE CAIRE de notre correspondant

Les autorités égyptiennes ont rapidement réagi. Samedi 10 février, le parquet a fait appel du jugement rendu cinq jours plus tôt par la cour criminelle de Sohah, en Haute Egypte, qui avait acquitté 92 des 96 accusés dans le procès des émeutes de Koch’h. En janvier 2000, 22 personnes dont 21 coptes ont été tuées dans ce village à majorité chrétienne. Un bilan encore jamais enregistré dans l’histoire de l’Egypte moderne. Il n’est donc pas étonnant que le verdict, par sa clémence – seules quatre personnes ont été condamnées à des peines allant de un à dix ans de prison –, ait choqué les 6 millions de chrétiens égyptiens. Le procès a commencé enjuin, après l’inculpation pour assassinat, port d’arme illégal, brigandage et vandalisme, de 96 personnes (58 musulmans et 38 chrétiens dont 1 prêtre), dont 38 risquaient la peine de mort. Dès la première séance les divergences entre les autorités et la communauté copte sont apparues en plein jour, les premiers parlant "d’incidents" et les autres "de massacre".

Le 5 février, la cour n’avait trouvé aucun accusé susceptible d’être reconnu coupable de meurtres. La peine la plus lourde a été infligée pour port d’arme illégal et homicide involontaire. Un deuxième accusé a écopé de deux ans de réclusion pour homicide involontaire, et les deux autres d’un an d’emprisonnement pour vandalisme.

UNE AFFAIRE EMBARRASSANTE

Le fait que tous les condamnés soient de confession musulmane n’a pas calmé la colère des coptes qui s’estiment victimes d’une injustice.

L’évêque Wissa, connu pour sa fougue, et dont dépend la communauté de Koch’h, avait déclaré à la presse: "Tous les meurtriers ont été acquittés, ce qui veut dire que l’on encourage les musulmans à tuer les chrétiens!"

Les autorités égyptiennes, qui ont toujours nié la dimension confessionnelle du massacre, avaient déféré l’affaire devant une juridiction criminelle ordinaire et non devant la Cour de sécurité de l’Etat. Une instance que l’on charge habituellement des affaires graves, et des procès contre les défenseurs des droits de l’homme. Comme ce fut le cas pour Hafez Abou Seeda, secrétaire général de l’Organisation égyptienne des droits de l’homme (Oedh), à la veille de la publication d’un rapport sur Koch’h. Plus récemment, c’est le professeur Saadeldin Ibrahim, un chercheur qui avait justement dénoncé les massacres de Koch’h et la violation des droits de la minorité copte qui a été déferé devant la Cour de la sécurité de l’Etat.

Depuis la libération sans caution, le 7 décembre, des 89 accusés arrêtés (les 7 autres étant jugés par contumace), il était clair que l’on se dirigeait vers un verdict clément. Le juge avait même exigé que les doyens des accusés, musulman et chrétien, se serrent la main en signe de réconciliation symbolique avant d’être libérés. Toutefois, nul ne s’attendait à des peines aussi légères.

L’AIDE DE LA DIASPORA

Une clémence qui s’explique par la volonté du gouvernement d’enterrer au plus vite une affaire embarrassante: les autorités égyptiennes affirment avoir éradiqué l’extrémisme musulman. Selon la thèse officielle, "l’incident" de Koch’h aurait principalement des origines économiques: des pauvres, musulmans par hasard, s’en prenant à riches, coptes par coïncidence.

Le verdict du procès de Koch’h a fait grand bruit à l’étranger, et notamment en Amérique, où la diaspora copte est très active. Elle dispose de nombreuses associations aux Etats-Unis et au Canada, qui ont exprimé leur indignation via leurs sites Internet. Leur lobbying a abouti à l’adoption, en mars 2000, d’un communiqué de la commission américaine pour la liberté religieuse dans le monde critiquant ouvertement le gouvernement égyptien. Ce qui avait poussé des membres du Congrès à faire part de leur préoccupation sur le sort des coptes, lors du vote enjuin de la loi accordant annuellement à l’Egypte une aide économique et militaire de 2 milliards de dollars. Aujourd’hui, ces coptes de la diaspora espèrent trouver une oreille attentive auprès des conservateurs chrétiens de l’administration de George W.Bush.

Alexandre Buccianti

 

Persécutions en Turquie : une dépêche AFP

Le calvaire des chrétiens turcs en Turquie musulmane

ANKARA, 27 mars (AFP), le 27-03-2002
"Quand vous vous convertissez au christianisme en Turquie c'est simple: même vos amis athées deviennent soudains musulmans et vous quittent et l'Etat vous nie", explique le pasteur Ihsan Ozbek, soulignant les multiples pressions que subit au quotidien sa petite communauté protestante.

Le pasteur Ozbek (39 ans) dirige une paroisse de quelque 300 fidèles dans sa petite église de Kurtulus (Salut, en turc) à Ankara, et sa conversion s'est faite "sans problème" en 1981, mais ce n'est pas le cas pour la plupart des chrétiens turcs en général, indique-t-il.

"Si vous êtes originaire d'une grande ville c'est un peu plus facile, mais si vous êtes dans le sud-est, cela peu vous valoir la mort", dit-il.

Il retrace les nombreuses étapes difficiles: "D'abord, vous devez affronter votre famille, ensuite la société turque, très fermée et conservatrice, qui n'accepte pas les nouvelles idées et puis enfin l'Etat", regrette le pasteur.

La Turquie, pays à l'Etat laïque, est officiellement à 99% musulmane.

Mais le pasteur conteste cette version des faits, faisant remarquer que l'état civil enregistre automatiquement les nouveaux nés en leur attribuant comme religion "islam".

Comédien de formation, M. Ozbek n'exerce plus sa profession car il ne pourrait alors diriger son office religieux tous les dimanches en raison des tournées.

Il reçoit régulièrement des lettres de menaces et "sait" que son téléphone est écouté par la police.

"Nous ne sommes pas un pays tolérant, il existe des préjugés religieux et ethniques. Tout ce que nous voulons, c'est jouir des mêmes droits que les musulmans", demande le pasteur.

Selon M. Ozbek, les autorités turques sont souvent choquées de voir des Turcs qui, à leurs yeux, devraient forcément être musulmans, se convertir au christianisme, et font appel à toute une panoplie de tracasseries bureaucratiques.

"Pour les autorités, si vous êtes chrétien, vous êtes au service de l'ennemi: les pays occidentaux, et de fait des suspects", explique M. Ozbek.

Il raconte comment l'Eglise protestante d'Izmir (ouest) a été fermée mais rouverte après des pressions internationales il y a deux ans car "elle avait simplement violé la loi sur la construction" qui nécessite l'autorisation de tous les locataires d'un bâtiment pour que l'un de appartements puisse être transformé en lieu de culte.

Dernière pression en date: la suspension pour un jour par l'organe de contrôle des médias (RTUK) d'une chaîne de radio religieuse locale à Ankara, Shema radio, pour propagation du christianisme, une première en Turquie.

Son directeur, Ismail Serinken, juge "ridicule et injuste" la décision, prise pour diffusion de programmes sur la bible et la vie du Christ.

"Nous avons créé un certain malaise dans les milieux du RTUK et islamistes en général", souligne M. Serinken.

Le personnel de sa radio est composé d'une dizaine de personnes, converties au christianisme comme lui.

La radio a fait appel de la décision.

Pour MM. Ozbek et Serinken, la volonté de leur pays de s'intégrer à l'UE va devoir changer les mentalités.

"Même les Grecs (orthodoxes) ont réglé leur problèmes avec la minorité protestante et musulmane", souligne le pasteur.

Il indique que les chrétiens de Turquie ne souhaitent pas "embarrasser" la Turquie à l'étranger en saisissant des institutions internationales, comme le font les Kurdes du pays, mais préfèrent "le dialogue".

Il appelle l'Etat à "définir" le laïcisme en Turquie où, pour pouvoir fonder une église, "il faut une autorisation du mufti" (dignitaire musulman), dit-il souriant.

 


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