Le voile en Islam - ce que dit le Coran !
INTERVIEW AVEC UN SPECIALISTE DE
L’ISLAM
17
avril 2004
par Arthur Nourel
En France et ailleurs,
certaines pratiques des musulmans semblent contestables ou dérangent. Ces
pratiques sont elles l’Islam "véritable " ? De partout fusent
des réponses approximatives ou tout à fait erronées. Les prises de position se
multiplient ; souvent l’ignorance habite les esprits.
Il nous a semblé important
d’interroger un spécialiste de l’Islam, le Professeur Mahmoud Azab, [1] pour qu’il nous éclaire sur l’Islam en nous
donnant des indications historiques et académiques sur le texte fondateur de la
religion. Il nous explique la doctrine religieuse et son évolution qui sont,
bien différentes des pratiques populaires de l’Islam. Nous avons inauguré avec
lui une série d’entretiens sur les sujets qui questionnent les sociétés
occidentales et les communautés musulmanes, notamment en France. Le premier
entretien portait sur la lapidation. Aujourd’hui, nous explorons la question du
« voile » des femmes.
Arthur Nourel :
Monsieur le Professeur, avant d’aborder directement la question du voile des
femmes dans l’Islam, y - t - il un contexte global de la situation de la femme
que vous souhaiteriez exposer afin que nos lecteurs puissent nous accompagner
dans le voyage historique et textuel que nous leur proposons ?
Professeur Mahmoud
Azab : Pour traiter le sujet
du voile dans l’Islam, il faut d’abord connaître le statut de la femme arabe
dans la société ante islamique et le comparer au statut de la femme dans la
société judéo chrétienne biblique ainsi qu’à celui de la femme dans les
cultures grecque et égyptienne. C’est en examinant l’histoire et le contexte
sociologique que l’on peut expliquer et comprendre la position du Coran et de
l’Islam, à l’époque, en ce qui concerne la femme.
La femme dans la société
grecque, par exemple, n’était pas regardée comme « objet de désir ».
La relation de plaisir était glorifiée entre les hommes. Chez les Grecs, la
femme avait un statut très largement inférieur à celui des hommes. Les
philosophes grecs sont tous des hommes.
Examinons le statut de la femme
dans la société de la péninsule arabique ante islamique à une période
historique très éloignée de celle de l’apparition de l’Islam. Nous apprenons
que les femmes avaient globalement une position très forte ; une liberté
et des droits plus importants que ceux de l’homme. Une femme avait le droit de
répudier son mari. L’inverse était interdit. Souvenez vous de Belkis, la Reine
de Saba. L’ancien testament et le Coran (Sourate des fourmis) l’évoquent dans
une position dominante : belle, forte, intelligente. Attention, tout ceci
remonte très loin avant dans l’histoire avant l’apparition de l’Islam !
AN : Cette
« liberté » des femmes était applicable dans tous les domaines ou y
avait-il des restrictions ?
MA : Une autre tradition est rapportée par les
historiens de l’époque ante islamique et qui atteste de la liberté de la femme.
Lorsque, de retour chez lui, un homme trouvait la porte de sa tente verso vers
l’extérieur, (inversée donc par rapport à son sens normal d’accrochage), cela
voulait dire que l’entrée lui était interdite, provisoirement ou
définitivement. A cette époque, une femme avait le droit de coucher avec les
hommes de son choix avant le mariage. Lorsqu’elle tombait enceinte et avant
même la naissance de l’enfant, elle choisissait parmi ceux qui avaient été ses
amants celui qui allait assumer la paternité de l’enfant, peut être conçu par
un autre. Bien entendu, elle choisissait le plus fort ou le plus riche ou le
plus adroit etc.
AN : Est ce que ce ne
sont pas là des construction théoriques et à posteriori pour justifier les
règles strictes que l’Islam apporte au sujet des femmes ?
MA : Non. Beaucoup de scientifiques, sociologues et
historiens regardent le Coran comme un document qui relate une époque et témoigne
de la vie quotidienne plus que comme un livre religieux. Et ils remarquent, à
juste titre, que souvent le texte musulman insiste sur des interdits. Lorsque
le texte dit « ne faites pas », cela veut dire que cette pratique,
désormais interdite, était répandue avant l’apparition de l’Islam. Par exemple,
il était de tradition, avant l’apparition de l’Islam, que les hommes et les
femmes effectuent nus le pèlerinage païen autour de la Kaaba. Pour cette
raison, l’Islam interdit la nudité pendant la prière et le pèlerinage. Comme
toujours, pour comprendre une règle, il est important de se pencher sur le
contexte socioculturel, spirituel et économique de la formation de cette
nouvelle communauté que l’on a appelé les « musulmans ».
AN : C’est ainsi que
l’on explique l’interdiction, faite par l’Islam, d’enterrer les filles
(vivantes) à la naissance ?
MA : Oui. C’était une pratique répandue avant
l’apparition de l’Islam et que le texte vient interdire de manière formelle et
définitive. J’ajoute que si la punition qui accompagne l’interdiction est
forte, cela veut dire que l’acte désormais prohibé était très répandu.
AN : Vous nous dites
que les femmes disposaient de plus de droits que les hommes et étaient plus
libres et indépendantes qu’eux, et pourtant, les filles étaient enterrées
vivantes à la naissance, considérées comme inutiles. N’est ce pas
contradictoire ?
MA : Ce que je vous raconte sur la très grande liberté
des femmes concerne une époque très éloignée de l’apparition de l’Islam. Mais
privés de droits, les hommes commencèrent à en revendiquer et inversèrent le
cours de l’histoire en changeant progressivement de condition. Parallèlement et
en conséquence, la condition de la femme s’est dégradée et l’homme eut le
dessus d’une manière tellement totale qu’elle ressemble à une revanche. C’est
une manifestation du dialogue de l’histoire semblable à un mouvement de
balancier. Plus nous nous rapprochons de l’apparition de l’Islam, moins le
statut de la femme est enviable.
AN : A la veille de
l’apparition de l’Islam, le statut de la femme s’était donc gravement détérioré
par rapport à ce qu’il était quelques siècles auparavant. En quoi se manifeste
cette dégradation ?
MA : De plusieurs manières. Nous avons évoqué déjà
l’ensevelissement des nouveaux nés de sexe féminin. La répudiation d’une femme
par son époux la laisse sans droits et sans recours. C’est une autre
conséquence visible de la détérioration de la condition féminine. Lorsqu’on
regarde la société ante islamique, mais dans un temps rapproché de l’apparition
de l’Islam, c’est à dire à une époque où les femmes étaient dominées par les
hommes, l’on se rend compte qu’un homme épousait à sa guise et en même temps le
nombre de femmes qu’il voulait ; et qui dépendaient souvent de lui pour
survivre ; de la même manière, il pouvait aussi en répudier autant qu’il
voulait, sans avoir d’obligations légales vitales vis à vis d’elles. Assez
vite, ces femmes répudiées qui dépendaient des époux pour vivre, se
retrouvaient dans la misère. Lorsqu’elles ne tombaient pas en esclavage dans le
strict sens du mot, elles se livraient à la prostitution qui est une forme
terrible d’esclavage. Et pour attirer l’attention, elles avaient souvent la
poitrine nue, à l’image des prostituées sacrées, connues en Mésopotamie et en
Inde, régions avec lesquelles la péninsule arabique commerçait et avait des
échanges culturels et humains intenses.
AN : C’est donc aux
femmes « dans la misère » et « nues » que le Coran demande
de porter le voile ?
MA : Le voile se généralise avec l’Islam comme symbole
d’une dignité retrouvée, à l’époque. La religion demande aux femmes qui se
convertissent de se voiler afin d’être distinguée des esclaves ; comme une
manière de dire pour chacune : « nous n’avons plus besoin de nous
vendre (d’être des esclaves) ; la nouvelle religion nous apporte un statut
et désormais nous avons des droits. Nos maris ne peuvent plus nous répudier à
tort ou à raison et si le divorce est prononcé, nous conservons des moyens de
subsistance ».
Ainsi donc le voile à de
l’importance uniquement en fonction du contexte socioculturel dans lequel il
apparaît. Il n’est donc pas un principe fondamental de l’Islam.
AN : Vous nous dites
qu’aux premiers jours de l’Islam, le voile était recommandé comme un signe
ostensible de « libération » de la femme. Y a t il d’autres éléments
du texte sacré qui attestent de cette volonté de l’Islam de libérer la femme et
la rendant l’égale de l’homme ?
MA : Dans les deux autres religions monothéistes
révélées, le judaïsme et le christianisme, la femme est rendue seule
responsable de l’expulsion du paradis. Dans l’ancien testament, c’est Eve la
responsable du Péché. Le serpent séduit Eve qui séduit l’homme. C’est pourquoi
dans la Genèse, Dieu punit chacun ; il condamne le serpent à ramper et à
manger de la terre et la femme est condamnée à accoucher dans la douleur et à
être « soumise » à l’homme.
Dans le Coran, Dieu s’adresse
« aux deux » protagonistes du paradis (Adam et Eve). Il use de la
forme grammaticale du duel. Le texte met l’homme et la femme à totale égalité
dans la responsabilité. Mais hélas, les interprétations coraniques qui sont
souvent faites par des hommes, seront manipulées et l’on entendra dire que
c’est Eve qui a incité Adam à manger du fruit de l’arbre défendu. Le Coran dit
le contraire. « Satan les a séduits tous les deux." ? Si
j’insiste sur cette histoire biblique ET coranique, c’est pour dire qu’elle a
une influence à travers les siècles sur les consciences et les imaginations des
peuples et non pas pour juger les textes sacrés. Je reviens vers la Bible pour
dire simplement l’évolution d’éléments communs dans les cultures sémitiques
monothéistes.
AN : Comment le voile
est-il évoqué dans le texte du Coran ?
MA : Le terme « voile » en français, celui
que l’on porte sur la tête, est utilisé comme traduction du mot arabe
« hijab ». Et du point de vue du linguiste, cette traduction est un
glissement de sens. Le thème du hijab est abordé huit fois dans le Coran. Et
pas une seule fois pour désigner l’habit dont la femme devrait se couvrir la
tête.
AN : Pouvez vous nous
donner les références des huit Sourates en question ?
MA : Dans la Sourate 7, verset 46, le texte, qui évoque
l’au-delà dit : « Un voile épais est placé entre le Paradis et la
Géhenne (.). » Là, le mot hijab en arabe prend clairement le sens de
rideau de séparation, comme dans les sept autres Sourates, même si le contexte
est différent.
La Sourate 17, verset 45 aborde
la protection « virtuelle » que Dieu apporte à Son Prophète lorsqu’il
lit le Coran : « Quand tu lis le Coran, nous plaçons un voile épais
entre toi et ceux qui ne croient pas à la vie future ».
La Sourate 19 verset 17 le mot
voile est utilisé pour figurer la distance géographique que l’on met
volontairement entre soi et d’autres : « (V16) Mentionne Marie, dans
le Livre. Elle quitta sa famille et se retira en un lieu vers l’Orient. (V 17)
Elle plaça un voile entre elle et les siens.
Dans la Sourate 33, verset 53,
le texte indique à ceux qui sont invités à entrer dans la demeure du Prophète
et éventuellement à y prendre un repas, la conduite qu’ils doivent y avoir. La
Sourate leur recommande de ne pas s’attarder après avoir mangé et de se retirer
sans entreprendre de conversations familières après le repas. Et ajoute :
« Quand vous demandez quelque objet aux épouses du Prophète, faites le
derrière un voile. Cela est plus pur pour votre cour et pour le leur ». Là
aussi, le mot hijab à le sens de rideau et non pas celui du voile que l’on veut
poser sur les têtes des femmes. Et ce n’est qu’en s’adressant aux épouses du
Prophète que l’on doit le faire derrière un voile.
Dans la très poétique Sourate
38, le verset 33 évoque le hijab dans le sens de
« crépuscule » : « Quand un soir on lui présenta de nobles
cavales, il dit : « j’ai préféré l’amour de ce bien au souvenir de
mon seigneur, jusqu’à ce que ces chevaux aient disparu derrière le voile.
Ramenez-les-moi. » il se mit alors à leur trancher les jarrets et le
cou ».
La Sourate 41, verset 5 évoque
ceux qui se détournent de l’appel du Prophète : « Ils disent :
« Nos cours sont enveloppés d’un voile épais qui nous cache ce vers quoi
tu nous appelles ; nos oreilles sont atteintes de surdité ; un voile
est placé entre nous et toi. Agis donc, et nous aussi nous
agissons » ». Nous voyons bien là combien le voile (hijab) peut être
positif (pour préserver le croyant qui risquerait de succomber aux charmes des
épouses du Prophète, ou négatif puisqu’il empêche certains d’entendre l’appel
de la nouvelle foi.
La sourate 42, verset 51 aborde
la parole que Dieu transmet à l’homme. « Il n’a pas été donné à un mortel
que Dieu lui parle si ce n’est par inspiration ou derrière un voile ou encore,
en lui envoyant un Messager à qui est révélé, avec sa permission, ce qu’il
veut. Il est très haut et sage ».
Dans la Sourate 83 verset 15,
enfin, le Texte prévient les incroyants de leur sort : « Non !
Ils seront, ce Jour-là, séparés de leur Seigneur, puis ils tomberont dans la
fournaise. On leur dira alors : « Voici ce que vous traitez de
mensonge ! » ». (NDLR La traduction utilise le mot
« séparation » pour restituer le mot arabe lamahgouboun construit sur
la base de hijab).
AN : Vous nous dites
donc que les musulmans qui utilisent le mot « hijab » pour désigner
le voile qui couvre la tête des femmes commettent un contre sens ?
MA : Oui. Ils commettent un contre sens linguistique
par rapport au vocabulaire coranique. Et les femmes musulmanes qui disent que
le hijab est cité dans le Coran se trompent sur le sens du mot. Elles doivent
comprendre le sens donné au mot.
AN : Au delà de ce
contre sens de mot, ceux qui incitent les femmes à se voiler, ne commettent-ils
pas d’autres contre sens ?
MA : Au contre sens linguistique, il faut ajouter un
contre sens de but.
Le contre sens de but est le
suivant : le voile devait désigner les femmes libérées de l’esclavage ,
parce qu’elle rejoignent la nouvelle religion. La communauté prendra désormais
en charge les besoins de celles qui ne parviennent pas à subvenir à leurs
propres besoins seules. C’est donc une « libération » à l’époque.
J’insiste sur le mot « à l’époque ». parce qu’aujourd’hui, dans
beaucoup de cas, le voile apparaît comme un asservissement de la femme. Ainsi
donc il produit un effet contraire à celui qu’il doit atteindre. Que faut il
alors privilégier ? Le voile coûte que coûte ou sa portée
symbolique ? Faut il vouloir la forme plus que la liberté ?
La question que nous posons en
réalité est celle de l’historicité du texte. La révélation se fait tout de même
sur vingt trois ans de vie prophétique. Durant cette période, le Prophète fait
bien entendu appel à sa raison pour mettre en adéquation la révélation, qu’il
ne conteste pas !, avec la réalité.
AN : Est-ce que le
Coran recommande à toutes les femmes de se couvrir la tête et les
épaules ? Et dans quel vocabulaire le fait-il ?
MA : Le Coran ne traite les habits de la femme que dans
le large contexte de la vie sociale, de l’éducation et de la famille. Il incite
à la « pudeur ».
AN : Vous dites
« pudeur », et ce mot, très employé notamment par les femmes qui
portent le voile, à aujourd’hui une nette connotation sexuelle. N’y a t il pas
en français une mauvaise traduction du sens du mot
« ihticham » ? Ne faut-il pas plutôt parler de la
« bienséance » plutôt que de la pudeur ?
MA : Vous avez probablement raison. Le Coran vise
d’abord à la préservation sociale. Et dans cette lecture, il invite plus à la
bienséance qu’à la pudeur avec sa connotation sexuelle, du moins lorsqu’il
traite des habits. Mais les injonctions qui visent à la bienséance
vestimentaire ne concernent pas que la femme ! Et c’est là une erreur
majeure commise par les interprètes qui n’ont pas assez étudié. A chaque fois
que le Coran parle de la tenue vestimentaire, il parle aux deux sexes.
AN : Par exemple ?
MA : Sourate 24, versets 30 et 31 : Dis aux
croyants de baisser leur regards, d’être chastes, ce sera plus pur pour eux.
Dieu est bien informé de ce qu’ils font. Dis aux croyantes de baisser leurs
regards, d’être chastes, de ne montrer que l’extérieur de leur atours, de
rabattre leurs « voiles » « sur leurs poitrines », de ne
montrer leurs atours qu’à leurs époux ou à leurs pères, ou aux pères de leurs
époux, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs époux, ou à leurs frères, ou aux
fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs (.). Les lectures du texte,
aujourd’hui, doivent nous éclairer sur un point essentiel : le lien entre
le(s) but(s) et le(s) moyen(s), ou encore apprendre à distinguer entre le
stable et le variable, le stable étant l’objectif et le variable étant le moyen
mis en ouvre pour atteindre l’objectif. Dans le cas présent de la Sourate 24,
le but est que les hommes et les femmes soient libres et chastes. C’est la part
stable du message, son intention spirituelle. Le moyen est donc secondaire.
AN : Par quel mot en
arabe le Coran désigne t il ce que les femmes doivent rabattre sur leurs
poitrines ?
MA : La Sourate « Al Nour » que nous venons
de citer nous donne le mot « Khimar ». « Wa liyadrabna bi
khumurihenna ala jouyoubihenna ». Se demander ce que sont les
« khumurs » ouvre une discussion déjà importante : la traduction
du mot la mieux admise indique que c’est un vêtement large. Le mot
« jouyoub » veut dire « poches » en arabe moderne. Mais un
poète ante islamique, parlant de la beauté d’une belle, évoque ses
« jouyoub » et nous apprend que la belle laissait « nue »,
c’est dire visible, sa poitrine. Le texte sacré invite donc les femmes à ne pas
montrer leurs seins et à rabattre leurs amples vêtements sur leurs
poitrines ; à ne se dévoiler que devant les leurs ; à ne pas avoir de
conduite provocatrice. rien que de très banal en somme comme recommandation. Et
cette invitation à la mesure se retrouve dans les trois religions monothéistes.
En Islam, cette invitation s’adresse aussi bien aux femmes qu’aux hommes.
AN : Faut-il donc
comprendre de votre propos que le « khimar » est plus un vêtement sur
les épaules qu’un voile qui partirait de la tête, la couvrant ainsi que la
poitrine. ?
MA : Absolument. Les commentateurs anciens, comme Al
Tabari par exemple, étaient peut-être plus proches du sens exact du texte parce
qu’ils savaient à quoi le texte faisait allusion avec précision et quelle était
la situation préalable au texte et que le texte sacré allait donc modifier.
Comme avant l’apparition de l’Islam, certaines femmes avaient les seins nus
pour les raisons déjà évoquées, alors le texte vient corriger les effets d’une
situation préjudiciable aux droits de la femme. Ainsi donc, la démarche
essentielle du texte, le propos principal, n’est pas de voiler ou non la tête
ou les seins des femmes, mais de leur apporter liberté et protection par
rapport au contexte dans lequel elles se trouvent. Et si aujourd’hui le
contexte dans lequel elles se trouvent perçoit le voile comme une soumission,
alors elles peuvent, pour dire leur liberté acquise par l’Islam, se montrer
tête nue !
Le Coran prévoit une solution
presque « technique » pour atteindre l’objectif (le stable). La
solution technique à la soumission des femmes, à l’époque, est le voile. Le
stable est donc la liberté des hommes et des femmes et leur égalité. Alors, il
est nécessaire de ne retenir que le stable. Le voile est un moyen. Ce n’est pas
un but. C’est du variable. C’est ce que nous disent les commentateurs anciens
lorsqu’ils nous expliquent que le Coran doit être compris par rapport à ce qui
le précède et à son contexte. Le statut des femmes tout à fait médiocre dans un
temps rapproché de l’apparition de l’Islam et que l’Islam vient améliorer. Si
la situation des femmes se détériore à nouveau, aujourd’hui par exemple,
l’esprit du Coran, doit primer sur l’interprétation. Cet esprit est de libérer
les opprimées. C’est la part stable du message. Le moyen employé est variable.
AN : A qui s’adresse
les injonctions vestimentaires du Coran et quelles en sont les contours ?
MA : Dans la Sourate 32, verset 59, le Coran nous donne
une liste précise de ce qu’il faut faire et à qui cela s’adresse.
« Ô Prophète, dis à tes
épouses, à tes filles et aux femmes des croyants, de se couvrir de leurs
« voiles » (il faut comprendre ici le mot voile dans le sens de
vêtements) : c’est pour elle le moyen le meilleur moyen de se faire
connaître et de ne pas être offensée. Dieu est celui qui pardonne, il est
miséricordieux ».
Précisons tout de suite que le
mot traduit par « voile » dans beaucoup de traductions de qualité est
en réalité, en arabe, « jalbibihenna », qui est un possessif féminin
pluriel de djellaba (galabeyya en égyptien). Il est donc manifeste que ce n’est
pas d’un voile sur la tête qu’il est question mais d’un vêtement dont on se
couvre. « Se couvrir de leurs voiles », n’indique donc en rien que la
tête doit être couverte. La couverture de la tête à plus de rapport avec des
habitudes de commodité qu’avec un symbole religieux quelconque.
Il suffit de voir une femme (ou
un homme !), en occident ou en orient musulman, aux champs, dans le désert
ou en mer, pour comprendre que l’on travaille plus confortablement avec les
cheveux ramassés et la tête protégée du soleil. De plus, le Coran n’invite pas
à se « cacher » en se couvrant, mais à se « désigner aux autres
comme un être libre ».
L’objet de cette sourate n’est
pas de « camoufler » d’éventuels charmes féminins mais de permettre
aux femmes, anciennement objets de convoitises réductrices de leur liberté,
d’affirmer qu’elles sont désormais libres. C’est cela qu’il faut retenir. Et je
répète : si le voile aujourd’hui indique la soumission d’une femme, alors
il est urgent que les femmes s’en défassent. Pour pouvoir répondre à cette
question, demandons nous si l’Islam invite à la soumission ? et à
qui ? à l’homme ou à Dieu ? Dans ce cadre, la
« couverture » s’adresse à toutes les femmes ; épouses et filles
du prophète, épouses des croyants. Cela veut dire que l’Islam rend libre toutes
celles qui l’embrassent.
AN : Comment distinguer
dans le texte entre ce qui s’adresse aux épouses du prophète et ce qui
s’adresse à toutes les croyantes ?
MA : Sourate 32 verset 32 et 33 : Ô vous les
femmes (Epouses NDLR) du Prophète ! Vous n’êtes comparables à aucune autre
femme. Si vous êtes pieuses, ne vous rabaissez pas dans vos propos afin que
celui dont le cœur est malade ne vous convoite pas. Usez d’un langage
convenable. Restez dans vos maisons, ne vous montrez pas dans vos atours comme
le faisaient les femmes au temps de l’ancienne ignorance (Jahiliyya) ». En
arabe cela donne : Yanissa’a al Nabi lastunna ka’ahad minal nisa. »
Tabari nous explique que le sens du texte est que les femmes ne ressemblent
pas, en sortant de leurs demeures, aux esclaves. La liberté apportée aux femmes
dont la condition était mauvaise, voilà le sens profond et aujourd’hui perdu du
texte.
AN : Ce qui concerne
les épouses du Prophète, présentées comme une sorte de modèle de la femme,
peut-il s’appliquer à toutes les femmes musulmanes soucieuses de tendre vers la
perfection ?
MA : Ma réponse doit être en deux temps : Pour
parler des croyants des deux sexes le Coran fait usage du mot mou’menina et
mou’menati : « qul lelmou’menina (...) wa qul lelmou’menati ».
« Dis au Croyants (...) et dis aux croyantes ». Lorsqu’il parle des
épouses du Prophète, il utilise les mots épouses. De plus, la Sourate 32 verset
32 explique bien que « les épouses du Prophète ne sont comparables à
aucune autre femme ». Le Coran ne demande pas aux femmes de la communauté
de ressembler aux épouses du Prophète. Cependant, comme cela n’est pas
formellement interdit, les femmes musulmanes peuvent chercher dans les épouses
du Prophète un modèle à suivre. Mais il est important qu’elles suivent
l’exemple de la spiritualité et de la liberté des épouses du Prophète, et non
pas qu’elles cherchent à les imiter sans comprendre les raisons des gestes des
épouses du Prophète. La recherche et l’affirmation de la liberté doivent
primer.
Attention tout de même à l’idée
qui consiste, pour certaines femmes, à appliquer à elles-mêmes ce qui n’est
exigible que des épouses du Prophète. Il leur était interdit, par exemple, de
se remarier après la mort du Prophète. Est-ce qu’une femme musulmane veuve
trouverait salutaire, parce qu’elle généralise les conditions imposées aux
seules épouses du Prophète, que les veuves musulmanes ne puissent pas se
remarier ?
AN : Pourquoi les
femmes musulmanes, dans les pays musulmans, se voilent - elles ?
MA : Il faut effectuer cette recherche à plusieurs
niveaux : fouiller l’histoire, les traditions, les cultures des peuples.
Lorsqu’on se trouve dans un champs strictement religieux, au niveau du
« sacré », lorsqu’on recherche les devoirs des croyants, le licite et
l’illicite, la punition, nous devons absolument rechercher « l’esprit du
texte », c’est à dire la part stable de celui ci.
En ce qui concerne le voile, il
y a une tendance aujourd’hui à tout vouloir mélanger. C’est un comportement
souvent lié à l’ignorance et à lecture du texte à un seul niveau, c’est à dire
sans lui accorder de profondeur historique. Le message de l’Islam est
intemporel. Comme d’ailleurs celui des deux autres religions monothéistes. Mais
il n’est compréhensible que s’il l’on se reporte au contexte dans lequel le
Coran à été délivré. C’est exactement ce que ne font pas (ne font plus), les
musulmans aujourd’hui. Ainsi, certains fous, certains fondamentalistes, mus par
des mobiles qui n’ont rien à voir avec la foi, présentent aux masses ignorantes
et analphabètes une lecture limitée et orienté du texte. Pour avoir le courage
de la discuter, il faut avoir la culture de la discussion et du débat. Cela
s’apprend dans les familles et dans les écoles et ce n’est pas le cas dans la
très grande majorité des pays musulmans (et non musulmans !) aujourd’hui.
Alors les femmes se voilent. Les hommes cherchent refuge dans un ailleurs
meilleur que leur environnement immédiat qui est celui de la misère économique
et l’indigence sociale et culturelle. Et progressivement, cet ailleurs s’est
transformé en un « après » marchandé. Comme la vie ici bas est
difficile et misérable, l’on se réserve un après meilleur. Et l’on donne à Dieu
« des gages » de sa bonne conduite sur terre, et appliquant ce qui
est présenté par les manipulateurs et les hypocrites comme étant la foi musulmane,
déviée de son sens initial et « vendue » aujourd’hui sous la seule
lecture de l’intégrisme qui voile les femmes et hurle sa haine de
« l’Occident » en particulier et de « l’autre » en général.
La lutte des classes qui se déroulait au sein d’un même pays, au sein d’une
même société, est devenue une lutte des régions au sein d’un même monde
globalisé. Et cela s’exprime, entre autres, par le biais d’un Islam détourné de
son sens, sous l’influence d’ignorants riches et marchands de pétrole, dans le
monde musulman et ailleurs.
AN : Que dites-vous aux
femmes et aux filles musulmanes qui se voilent en France ?
MA : D’abord, si elle veulent se dire musulmanes, je
leur demande de bien connaître leur religion. C’est à dire le texte et son
histoire. Connaître avant de choisir. Connaître et débattre. ET choisir
lorsqu’elles sont adultes, en âge et en savoir. Ensuite, je les invite à dire
leur liberté.
La liberté ce n’est pas de se
voiler si elles le veulent. C’est de s’affirmer comme libre dans une société
qui leur ouvre les voies de la liberté. Elles sont françaises. Elles sont donc
une partie de la société française. Si le voile est un obstacle à leur liberté,
c’est à dire à leur immersion totale dans leur société, alors elles doivent
réfléchir et chercher à s’approprier les valeurs de la société française qui
est la leur. Les filles musulmanes doivent chercher et parler des valeurs
coraniques qui s’adressent à l’humanité toute entière. Elles ne doivent pas se
focaliser sur le voile ou d’autres sujets semblables qui dépendent plus d’un
contexte variable que d’une vision sttable du monde.
N.B. Pour les citations du Coran, la traduction
utilisée est celle de Denise Masson, Essai d’Interprétation du Coran
Inimitable, Dar Alkitab Allubnani, Beyrouth, Liban.
[1] Après des études à l’université d’Al Azhar au
Caire, Mahmoud Azab obtient en France un Doctorat en études sémitiques
(Sorbonne 1978). Il a été professeur de langues sémitiques à l’université d’Al
Azhar au Caire. Il a été professeur coopérant chargé de l’enseignement bilingue
au sein de nombreuses universités africaines (Niger, Tchad.). Il a également
été délégué de l’Université d’Al Azhar aux conférences internationales de
dialogues interculturels. Il a été nommé en 1996 à Paris comme professeur
associé d’arabe classique (langue et littérature) à l’Institut National des
Langues et Civilisations Orientales (langues « O ») où il est
professeur titulaire d’islamologie depuis 2002.
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